Recâbler une baie de brassage héritée : du RJ11 téléphonique au RJ45
48 liens qui arrivent en RJ11 dans la baie et un plateau à réimplanter : le déroulé réel d'un recâblage, les deux calculs qu'on oublie toujours et le piège du câble téléphonique repris tel quel.
La réimplantation d’un bureau d’études commence rarement par le réseau. On parle mobilier, îlots de six bureaux autour d’un poteau technique, éclairage. Et puis quelqu’un ouvre la baie, et découvre que les 48 liens qui desservent le plateau arrivent tous sur des noyaux RJ11 — l’héritage d’une époque où ces prises portaient des téléphones analogiques, pas des postes de travail.
Bonne nouvelle : côté plateau, le câblage est déjà en place et ne bouge pas. Le chantier est côté baie. Mauvaise nouvelle : ce genre de reprise se plante toujours au même endroit, et ce n’est jamais sur la partie réseau.
Comprendre ce dont on hérite
Section intitulée « Comprendre ce dont on hérite »RJ11 et RJ45 ne diffèrent pas seulement par la taille. Le premier est un connecteur 6 positions dont 2 à 4 contacts seulement sont câblés ; le second est un 8 positions / 8 contacts, celui qu’on appelle formellement 8P8C. Un connecteur RJ11 rentre physiquement dans une prise RJ45 — l’inverse n’est pas vrai — et c’est exactement pour ça que ces installations mixtes survivent des années sans que personne ne s’en émeuve.
Le connecteur n’est pourtant pas la vraie question. Ce qui compte, c’est le câble derrière le noyau.
- Si c’est un câble à 4 paires torsadées de catégorie 5e, 6 ou 6A, tout va bien : les paires sont là, elles n’ont simplement jamais été raccordées. Changer le noyau suffit.
- Si c’est un câble téléphonique (2 ou 3 paires, pas de torsadage régulier, écrantage absent), aucun noyau RJ45 ne le rendra apte à porter de l’Ethernet. Il faut retirer du câble, et le chantier change de budget et de calendrier.
Prérequis
Section intitulée « Prérequis »- Des noyaux RJ45 (keystones) de la catégorie du câble existant, en nombre suffisant, plus une marge.
- Un bandeau de brassage 19” 1U, 24 ports, métal, à équiper, avec clips de maintien à l’arrière — la
référence utilisée ici est un
GGMPANVC6A24BK. Le modèle « à équiper » est celui qu’on veut : on y clipse les noyaux de son choix, on ne subit pas un pré-câblage. - Une pince à impacter (type 110), une pince coupante, du velcro, une étiqueteuse.
- Un testeur de câble au minimum ; un certificateur si vous devez rendre un procès-verbal de recette.
- Des cordons de brassage à la bonne longueur, et pas 30 cordons de 3 m.
- Un créneau d’arrêt annoncé : pendant l’opération, le plateau n’a plus de réseau filaire.
- Un accord écrit avec l’intervenant sur le périmètre exact. Ici, le repassage des 48 noyaux a été confié au service électricité interne ; le brassage et la recette sont restés côté informatique.
Compter avant de commander
Section intitulée « Compter avant de commander »48 liens, ce sont deux bandeaux de 24 ports. Vérifiez d’abord l’existant : dans notre cas, un bandeau RJ45 24 ports était déjà en baie et les noyaux étaient en stock, il ne manquait qu’un bandeau.
Commandez-en un de plus que nécessaire. Un bandeau à équiper coûte peu, ne se périme pas, et le jour où il faut reprendre un autre local en urgence, il est déjà là. La règle vaut aussi pour les noyaux : prévoyez 10 % de casse et de reprise, parce qu’un noyau mal impacté se remplace, il ne se répare pas.
Vérifiez enfin la place en hauteur : chaque bandeau occupe 1U, et il faut lui associer un passe-câbles 1U si vous voulez que la baie reste présentable dans six mois. Deux bandeaux, c’est donc 4U réellement consommés.
Repérer et étiqueter avant de démonter
Section intitulée « Repérer et étiqueter avant de démonter »C’est la partie ingrate, et c’est le vrai livrable du chantier. Un lien non identifié en baie est un lien qui sera retiré à la main dans deux ans par quelqu’un qui n’était pas là.
- Photographiez la baie avant toute intervention, face avant et face arrière.
- Choisissez une convention de nommage simple, lisible sans documentation : local, poteau, numéro de prise.
Par exemple
BE-P3-02. Elle doit être identique sur la prise murale, sur le bandeau et dans votre tableau. - Étiquetez les deux extrémités avant de toucher au premier noyau. Un repérage fait après coup se fait à deux personnes avec un bipeur, et ça prend une demi-journée.
- Tenez un tableau de correspondance. Ce fichier vaut plus cher que le matériel : c’est lui qu’on rouvrira dans trois ans.
Prise murale | Bandeau/Port | VLAN prévu | Switch/Port | Testé le | RésultatBE-P3-01 | B1 / 01 | 20 | SW1 / 01 | 30/10 | OKBE-P3-02 | B1 / 02 | 20 | SW1 / 02 | 30/10 | OKBE-P3-03 | B1 / 03 | 30 | SW1 / 03 | 30/10 | à reprendre (paire divisée)Reprendre les noyaux
Section intitulée « Reprendre les noyaux »L’opération elle-même est mécanique, mais trois détails font la différence entre un lien qui passe la recette et un lien qui « marche à peu près ».
- Une seule norme, partout. T568A ou T568B, peu importe laquelle, mais la même sur toute l’installation. Mélanger les deux aux deux extrémités d’un lien produit un croisement que les cartes réseau modernes compensent silencieusement — jusqu’au jour où un équipement plus ancien ne compense plus.
- Détorsader le moins possible. L’usage veut qu’on reste sous 13 mm de paire détorsadée à l’arrivée dans le noyau. C’est ce torsadage qui tient la diaphonie, et c’est lui qu’on sacrifie quand on veut aller vite.
- Respecter la longueur du lien. 90 m de câble fixe entre les deux prises, 10 m de cordons au total. Un chantier de reprise est le bon moment pour vérifier que personne n’a rallongé un lien avec un coupleur.
Une fois les noyaux clipsés dans le bandeau, brassez : cordons rangés dans les passe-câbles, longueur adaptée port par port, étiquette lisible sans démonter. Une baie propre n’est pas une coquetterie, c’est du temps de diagnostic économisé.
Tester avant de rendre le plateau
Section intitulée « Tester avant de rendre le plateau »Testez tous les liens, pas un échantillon. Le testeur doit vous donner au minimum la cartographie des paires (wiremap) et la continuité.
Le défaut à traquer sur une reprise de câblage téléphonique porte un nom : la paire divisée (split pair). Les huit conducteurs sont bien présents et dans le bon ordre, la continuité est parfaite, le testeur d’entrée de gamme dit « OK »… mais deux conducteurs proviennent de paires torsadées différentes. Résultat : ça fonctionne en 100 Mbit/s, ça se dégrade en gigabit, et ça produit des « lenteurs réseau » que personne ne sait expliquer. Seul un testeur qui mesure la diaphonie le voit.
L’électricité, l’autre moitié du chantier
Section intitulée « L’électricité, l’autre moitié du chantier »C’est là que la plupart des réimplantations dérapent, et c’est un calcul de trois lignes.
Le plateau passe de 4 à 6 bureaux par poteau technique, mais chaque poteau n’a toujours que 4 prises de courant. Les bureaux font 180 cm : le poste le plus éloigné du poteau se retrouve à 540 cm.
| Ce qu’on croit commander | Ce dont on a besoin | Pourquoi |
|---|---|---|
| Une multiprise | Une rallonge dimensionnée | Une multiprise multiplie les prises, elle ne franchit pas 5 m |
| Des cordons standard | Des longueurs mesurées poste par poste | Un cordon trop court se rallonge par un adaptateur, et c’est reparti |
Une multiprise résout un problème de nombre ; ici, le problème est un problème de distance. Mesurez depuis le poteau jusqu’au poste le plus éloigné, ajoutez la remontée dans le bureau, et commandez sur cette base.
Pour aller plus loin
Section intitulée « Pour aller plus loin »- Segmenter les réseaux machines industrielles, parce qu’un plateau recâblé est le bon moment pour poser proprement les VLAN.
- Dimensionner les onduleurs d’une petite salle serveur, l’autre chantier de baie où le calcul de départ décide de tout.
- Construire le dossier de décision d’un projet réseau, pour faire valider le budget avant d’ouvrir la baie.