Les trois seules plages d'adresses IP privées, et pourquoi votre machine ne doit pas être en 195.x
Il n'existe que trois plages d'adresses IPv4 privées. Tout le reste appartient à quelqu'un, quelque part. Ce que ça change quand on adresse une machine industrielle livrée chez un client.
En juillet 2026, j’ai découvert que des machines parties en clientèle étaient configurées avec des adresses
en 195.x.x.x, utilisées comme s’il s’agissait d’un plan d’adressage interne. Personne n’avait fait exprès.
Quelqu’un avait eu besoin d’un réseau pour parler à un automate, avait choisi des chiffres qui « faisaient
adresse IP », et ça marchait — sur l’établi. Le jour où le client monte un VPN vers ce site, ça ne marche plus,
et personne ne comprend pourquoi.
Ce rappel est le plus élémentaire qui soit, et c’est précisément pour ça qu’il mérite une page. Un fondamental qu’on n’a jamais formellement appris est un fondamental qu’on applique au hasard.
Publique ou privée : la différence en une phrase
Section intitulée « Publique ou privée : la différence en une phrase »Une adresse IP publique est unique dans le monde entier. Elle est attribuée à une organisation par un registre régional, et elle est routable sur Internet : si vous l’utilisez, vous prétendez être ce quelqu’un.
Une adresse IP privée n’existe que chez vous. Elle n’est routée nulle part sur Internet, et des millions de réseaux utilisent les mêmes en même temps sans se gêner.
L’analogie que j’emploie devant un automaticien : l’adresse publique, c’est votre numéro de téléphone professionnel, celui qui figure sur les cartes de visite et qui n’appartient qu’à vous. L’adresse privée, c’est votre numéro de poste interne. Le poste 42 existe dans toutes les entreprises de France, et ça ne pose aucun problème tant que personne n’essaie de le composer depuis l’extérieur.
Les trois seules plages privées
Section intitulée « Les trois seules plages privées »Elles sont définies par la RFC 1918, et il n’y en a pas d’autres. Ni quatre, ni « celle qu’on utilisait avant ».
10.0.0.0/8 10.0.0.0 → 10.255.255.255 16 777 216 adresses172.16.0.0/12 172.16.0.0 → 172.31.255.255 1 048 576 adresses192.168.0.0/16 192.168.0.0 → 192.168.255.255 65 536 adressesDeux pièges dans ce tableau, et je les vois régulièrement :
- La plage
172.16.0.0/12s’arrête à172.31.255.255.172.32.x.xest publique. Le/12n’est pas intuitif, et c’est le seul des trois qui ne s’aligne pas sur un octet entier. 192.168.x.xest privée en entier, mais192.169.x.xne l’est pas. Une faute de frappe d’un chiffre vous fait sortir de la zone.
Tout le reste appartient à quelqu’un
Section intitulée « Tout le reste appartient à quelqu’un »C’est la phrase à retenir : toute adresse IPv4 qui n’est pas dans ces trois plages est publique par défaut, et elle est probablement attribuée à une organisation quelque part dans le monde.
Le bloc 195.0.0.0/8 fait partie de ceux que l’IANA a délégués au RIPE NCC, le registre régional européen. Ces
adresses sont ensuite distribuées à des opérateurs, des hébergeurs et des points d’échange, essentiellement en
Europe. En mettant 195.x.x.x sur un automate, vous ne créez pas un réseau privé : vous vous appropriez
l’adresse de quelqu’un d’autre, en général celle d’un fournisseur d’accès.
Quelques autres plages ont un statut particulier, utile à connaître pour ne pas les confondre avec du privé :
| Plage | Statut | À quoi elle sert |
|---|---|---|
10.0.0.0/8, 172.16.0.0/12, 192.168.0.0/16 |
Privée (RFC 1918) | Vos réseaux locaux |
127.0.0.0/8 |
Loopback | La machine elle-même |
169.254.0.0/16 |
Link-local (RFC 3927) | Auto-attribution quand le DHCP ne répond pas |
100.64.0.0/10 |
Partagée (RFC 6598) | NAT d’opérateur, pas pour votre LAN |
192.0.2.0/24, 198.51.100.0/24, 203.0.113.0/24 |
Documentation (RFC 5737) | Les exemples, comme dans cet article |
| Tout le reste | Publique | Attribuée à une organisation |
Vérifier à qui appartient une adresse en trente secondes
Section intitulée « Vérifier à qui appartient une adresse en trente secondes »Plutôt que de me croire sur parole, vérifiez. Depuis n’importe quel poste Linux, ou depuis le site web du RIPE si vous n’avez pas l’outil sous la main :
whois 192.168.1.1 # entrée « special purpose » de l'IANA : plage privéewhois 203.0.113.10 # entrée de documentation (RFC 5737)Refaites ensuite l’essai avec l’adresse réellement configurée sur votre machine. Si la réponse contient un
netname, une organisation titulaire, un pays et un contact abuse, vous avez votre réponse : cette adresse
appartient à quelqu’un, et ce quelqu’un n’est pas vous.
Ce qui casse concrètement
Section intitulée « Ce qui casse concrètement »Tant que la machine est seule sur son îlot, une adresse publique détournée ne provoque rien de visible. Les ennuis arrivent au moment de l’interconnexion, c’est-à-dire toujours plus tard, toujours chez le client, et toujours un jour où vous n’êtes pas sur place :
- Conflits de routage. Le poste qui doit parler à la machine a aussi besoin d’Internet. S’il apprend une
route vers
195.x.x.xpour joindre l’automate, il perd l’accès aux vrais services hébergés dans ce bloc. - Interconnexion impossible. Dès qu’un VPN, un MPLS ou un SASE est monté vers le site, les plages annoncées doivent être cohérentes. Une plage publique usurpée est refusée, ou pire, acceptée et responsable d’une panne ailleurs.
- Diagnostic pollué. Un
tracertqui part vers une adresse publique inattendue fait perdre des heures à celui qui dépanne, parce qu’il cherche une sortie Internet là où il n’y a qu’un automate. - Sécurité. Une règle de pare-feu écrite pour « le réseau de la machine » ouvre en réalité un morceau d’Internet.
Choisir un plan d’adressage propre pour une machine livrée
Section intitulée « Choisir un plan d’adressage propre pour une machine livrée »La règle tient en quatre points.
- Prenez un sous-réseau privé dédié à la machine, distinct du réseau bureautique du client. Un
/24dans192.168.x.0ou dans172.16.x.0suffit largement pour un automate, une IHM et quelques variateurs. - Documentez-le sur le dossier de la machine, au même titre que le schéma électrique. Le plan d’adressage d’une machine fait partie de sa documentation, pas de la mémoire de celui qui l’a câblée.
- Demandez au client quelles plages il utilise déjà avant de figer la vôtre. C’est une question à poser au moment de la commande, pas à la mise en service.
- Ne mettez pas de passerelle par défaut sur la carte réseau reliée à la machine si le poste en a déjà une ailleurs. Deux passerelles par défaut, c’est la panne qui n’arrive qu’une fois sur deux.
Pour aller plus loin
Section intitulée « Pour aller plus loin »- Réseaux machines industrielles : ne jamais mélanger réseau machine, télémaintenance et LAN bureautique
- Deux adresses IP sur une même carte réseau : comprendre l’APIPA 169.254.x.x
- Exigences IT pour l’achat d’une machine industrielle
- La RFC 1918 tient en quelques pages et se lit en dix minutes. C’est le meilleur rapport temps investi sur temps gagné de tout le réseau.