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Jérémie Vitet

Réseau

Découvrir la topologie d'un réseau de commutateurs qu'on n'a pas câblé

Reprendre un réseau dont personne n'a le schéma : LLDP, CDP, tables d'adresses MAC et état des ports. La méthode en ligne de commande pour reconstituer les liens, et en tirer un plan qui tient.

Publié le
Temps de lecture
7 min de lecture
Niveau
intermédiaire
Statut
à jour
Vérification

Un jour ou l’autre, on hérite d’un réseau qu’on n’a pas construit. Le schéma existe peut-être, quelque part, dans une version qui date d’avant les deux derniers déménagements d’atelier. Les étiquettes de brassage disent « bureau 4 » alors que le bureau 4 est devenu un local de stockage. Et la seule personne qui savait est partie.

La bonne nouvelle, c’est que le réseau se documente lui-même. Les commutateurs savent qui est branché sur quel port, quels voisins ils voient et sur quelles liaisons. Il suffit de leur poser les questions dans le bon ordre, en lecture seule, sans rien débrancher.

Cette fiche décrit la méthode que j’applique quand j’arrive sur une infrastructure inconnue : partir du cœur, descendre par les voisins, et finir par les tables d’adresses MAC pour tout ce qui ne sait pas se présenter.

  • Un accès en console ou en SSH aux commutateurs, avec le mode privilégié (enable). Tout ce qui suit est en lecture, à une exception près que je signale.
  • Un carnet, un tableur ou un fichier texte ouvert à côté. Vous allez produire de l’information : si vous ne la notez pas au fil de l’eau, vous recommencerez.
  • Un peu de temps devant vous. Une découverte se fait en heures creuses, jamais entre deux tickets.

Le réflexe naturel est de partir de l’endroit où on a un problème. C’est une erreur : on remonte de proche en proche et on se perd. Partez des commutateurs de cœur, ceux qui portent le routage inter-VLAN et vers lesquels tout le reste converge. Il y en a rarement plus de deux, souvent en paire.

Une fois connecté et en mode privilégié, la première photo à prendre est celle des VLAN et des liaisons montantes :

Premier état des lieux
show version
show vlan brief
show interfaces status
show interfaces trunk

show vlan brief vous donne la liste des VLAN et les ports qui leur appartiennent. show interfaces trunk vous donne les liaisons qui transportent plusieurs VLAN : ce sont vos arêtes principales, celles qui relient le cœur aux commutateurs de distribution. Notez-les tout de suite.

C’est la commande qui fait gagner les trois quarts du travail. Les commutateurs annoncent périodiquement leur identité à leurs voisins directs. Deux protocoles font ça : LLDP, standard et compris par à peu près tout le monde, et CDP, propriétaire Cisco mais souvent actif sur du matériel ancien.

Lister les voisins directs
show lldp neighbors
show lldp neighbors detail
show cdp neighbors detail

La version detail est celle qui vous intéresse : elle donne le nom du voisin, son modèle, sa version de logiciel, son adresse de gestion, son port à lui et votre port à vous. Avec ça, une arête du schéma est entièrement décrite en une ligne.

Deux pièges classiques.

  • Le protocole peut être désactivé. show lldp sans résultat ne veut pas dire « pas de voisin », ça peut vouloir dire « LLDP éteint ». Vérifiez l’état global avant de conclure.
  • Tout le monde ne parle pas. Les téléphones IP, les points d’accès et les imprimantes modernes font du LLDP. Les automates, les convertisseurs série-Ethernet et les petits commutateurs non administrables, non. Pour eux, il faut passer à la méthode suivante.

Quand un équipement ne se présente pas, il reste sa trace dans la table d’adresses MAC du commutateur : une correspondance entre une adresse matérielle, un VLAN et un port.

Trouver ce qui est branché sur un port, et l'inverse
show mac address-table
show mac address-table interface GigabitEthernet1/0/12
show mac address-table address 0011.2233.4455

Un port qui remonte une seule adresse MAC porte un équipement terminal. Un port qui en remonte vingt porte un autre commutateur, ou un petit boîtier non administrable planqué sous un bureau — dans ce cas, l’arête existe dans le réseau mais pas dans votre inventaire, et c’est exactement ce que vous cherchez à découvrir.

Les trois premiers octets d’une adresse MAC identifient le constructeur. Une base OUI publique vous dira en quelques secondes si vous avez affaire à un automate, à une caméra ou à une imprimante, ce qui évite beaucoup d’allers-retours dans les couloirs.

La table d’adresses MAC ne contient que ce qui a parlé récemment. Sur un VLAN peu actif, elle peut être quasiment vide, et le commutateur vous répond qu’il ne connaît personne.

La solution est de générer du trafic depuis le commutateur lui-même. Encore faut-il qu’il ait une adresse dans le VLAN concerné. S’il n’en a pas, il n’y a pas d’autre choix que de lui en donner une, temporairement — c’est la seule modification de cette fiche, et elle mérite une précaution :

Se donner un pied dans le VLAN, le temps de la découverte
configure terminal
interface vlan 101
ip address 192.0.2.199 255.255.255.0
no shutdown
exit
exit
ping 192.0.2.214
show ip arp vlan 101
show mac address-table vlan 101

Après le ping, les tables ARP et MAC se peuplent et la découverte redevient possible.

À ce stade vous avez les liens. Reste à qualifier les extrémités, et show interfaces status en dit beaucoup en une page :

Ce que vous voyez Ce que ça signifie en général
connected, 1000 full Un équipement actif, correctement négocié
connected, 10 half Une négociation ratée ou un câble fatigué — à noter, c’est un futur ticket
notconnect avec une description Une prise documentée mais inoccupée : la description est une source d’information
notconnect sans description Une prise morte, ou un poste éteint. Repassez à un autre moment
err-disabled Un port coupé par une protection. À comprendre avant de le relever

Ajoutez show power inline si vous avez du PoE : un port qui alimente 6 W porte probablement un téléphone, un port à 15 W un point d’accès ou une caméra. C’est un indice de nature d’équipement gratuit.

En tirer un schéma qui survivra à votre découverte

Section intitulée « En tirer un schéma qui survivra à votre découverte »

Toutes ces données ne valent que si elles sortent du terminal. Ma méthode tient en trois étapes.

Un tableau des liens d’abord. Une ligne par arête, cinq colonnes : équipement A, port A, équipement B, port B, VLAN transportés. Les sorties de show lldp neighbors detail remplissent quatre colonnes sur cinq automatiquement. Ce tableau est la source de vérité ; le dessin n’en est qu’une vue.

Le dessin ensuite, et seulement les liens d’infrastructure. Un schéma de topologie lisible montre les commutateurs et les liaisons entre eux. Il ne montre pas les quatre-vingts postes de travail : ceux-là vivent dans le tableau. Un schéma qu’on n’ose plus mettre à jour parce qu’il est trop chargé est un schéma mort.

L’inventaire enfin. Une fois le tableau stabilisé, versez-le dans un outil qui le tiendra à jour avec les ports, les VLAN et les câbles. C’est le moment où la découverte cesse d’être un travail jetable pour devenir de la documentation.

Une dernière chose : notez aussi ce que vous n’avez pas compris. Le port qui remonte huit adresses MAC sans voisin LLDP, le VLAN déclaré partout mais sans aucun trafic, le commutateur qui apparaît chez les voisins mais sur lequel personne n’a le mot de passe. Ces trous-là sont la partie utile de l’inventaire — ce sont eux qui vous diront où sont les surprises le jour d’une panne.