Aller au contenu
Jérémie Vitet

Linux

Activer Ubuntu Pro sur ses serveurs : Livepatch, ESM et ce que ça change vraiment

Attacher un serveur Ubuntu à un abonnement Pro, activer Livepatch et ESM, vérifier que c'est réellement actif, et comprendre ce que le correctif noyau à chaud dispense de faire — et ce qu'il ne dispense pas de faire.

Publié le
Temps de lecture
6 min de lecture
Niveau
débutant
Statut
à jour
Vérification
Testé sur Ubuntu Server 22.04 LTS, Ubuntu Server 24.04 LTS

Nos serveurs Linux tournent sur Ubuntu Server LTS : la plateforme d’auto-hébergement qui porte une quinzaine d’applications, et le concentrateur de logs qui alimente le SOC. Ce sont des machines qu’on ne redémarre pas d’un claquement de doigts : derrière, il y a des utilisateurs connectés, des flux de logs qui ne doivent pas s’interrompre, et une DSI d’une personne qui préfère planifier ses coupures.

C’est exactement le problème que résout Ubuntu Pro. L’abonnement, renouvelé chaque automne, apporte deux choses concrètes : Livepatch, qui applique les correctifs de sécurité du noyau sans redémarrer, et ESM, qui prolonge la maintenance de sécurité bien au-delà des cinq ans standard d’une LTS.

Cette fiche montre comment l’activer, comment vérifier que c’est réellement actif — parce que « je l’ai activé » et « c’est actif » sont deux affirmations différentes — et surtout ce que ça ne dispense pas de faire.

Un abonnement Pro n’est pas un service unique, c’est un ensemble de services qu’on active à la carte. Les trois qui comptent pour un parc de serveurs :

Service Ce qu’il fait À quoi ça sert concrètement
esm-infra Prolonge les correctifs de sécurité des paquets du dépôt main Une LTS reste couverte au-delà de sa fin de support standard, jusqu’à dix ans
esm-apps Étend cette couverture aux paquets du dépôt universe Des milliers de paquets communautaires cessent d’être des angles morts
livepatch Applique à chaud les correctifs de sécurité du noyau Plus besoin de redémarrer dans l’heure pour une faille noyau critique

S’y ajoutent, selon les besoins, un outil de durcissement conforme aux référentiels CIS et DISA-STIG, un noyau et des modules cryptographiques certifiés FIPS, et l’accès à Landscape pour piloter une flotte.

  • Une Ubuntu LTS (ici 22.04 et 24.04 Server) avec un accès sudo.
  • Le jeton (token) de votre abonnement, récupérable dans le portail Ubuntu Pro.
  • Un accès sortant en HTTPS vers les serveurs de contenu Canonical, directement ou via un proxy.
  • L’outil pro (paquet ubuntu-advantage-tools, présent par défaut sur les LTS récentes).

L’attachement est l’opération qui associe le serveur au contrat. Elle se fait une fois par machine.

Fenêtre de terminal
sudo pro attach <TOKEN>

Le jeton apparaît alors dans l’historique du shell, ce qui n’est pas idéal. Pour un déploiement propre ou automatisé, pro accepte un fichier de configuration, que vous supprimez ensuite :

Attachement sans jeton dans l'historique
sudo install -m 600 /dev/null /root/attach.yaml
sudo tee /root/attach.yaml >/dev/null <<'YAML'
token: VOTRE_JETON
enable_services:
- esm-infra
- esm-apps
- livepatch
YAML
sudo pro attach --attach-config /root/attach.yaml
sudo shred -u /root/attach.yaml

Si le serveur sort par un proxy, indiquez-le à pro avant d’attacher, sinon la commande partira en timeout sans expliquer pourquoi :

Fenêtre de terminal
sudo pro config set http_proxy=http://proxy.example.com:3128
sudo pro config set https_proxy=http://proxy.example.com:3128

Si vous n’avez pas utilisé de fichier de configuration, activez les services à la main :

Fenêtre de terminal
sudo pro enable esm-infra
sudo pro enable esm-apps
sudo pro enable livepatch

L’activation d’ESM ajoute des dépôts APT dédiés. Il faut donc rafraîchir et appliquer ce qui vient d’apparaître — c’est souvent à ce moment qu’on découvre que la machine avait des correctifs en attente depuis des mois :

Fenêtre de terminal
sudo apt update
sudo apt upgrade

C’est la partie que je considère comme obligatoire. Trois commandes, trois niveaux de preuve.

État global de l'abonnement
pro status

Vous devez lire yes dans la colonne « ENTITLED » et enabled dans la colonne « STATUS » pour esm-infra, esm-apps et livepatch. Un service entitled: yes / status: disabled signifie que vous avez payé pour un service que vous n’avez pas activé : cas fréquent, et parfaitement silencieux.

État du correctif noyau à chaud
canonical-livepatch status --verbose

L’état attendu est checkState: checked et patchState: nothing-to-apply ou applied. Deux états doivent vous alerter :

  • kernel-upgrade-required : le noyau en cours d’exécution n’est plus patchable à chaud, il faut redémarrer sur le noyau récent installé par APT ;
  • unsupported ou kernel not supported : vous n’utilisez pas un noyau couvert par Livepatch. Un noyau compilé maison, un noyau fourni par un hyperviseur ou un noyau très ancien sortent du périmètre.
Vue par paquet
pro security-status

Cette commande dit combien de paquets viennent de main, d’universe, combien sont couverts par ESM et combien ne le sont pas du tout. C’est la sortie que je garde pour les revues de sécurité : elle est lisible par quelqu’un qui n’administre pas la machine.

Trois effets visibles, une fois les services actifs.

Les correctifs noyau ne dictent plus le calendrier. Une faille noyau critique publiée un vendredi soir n’impose plus une fenêtre de redémarrage en urgence : Livepatch applique le correctif sur le noyau en fonctionnement, et le redémarrage se fait à la prochaine fenêtre planifiée.

Les vieilles machines redeviennent défendables. Un serveur applicatif qu’on ne peut pas réinstaller tout de suite parce que l’application ne suit pas continue de recevoir des correctifs. Ce n’est pas une raison pour ne jamais migrer, c’est un moyen de choisir la date au lieu de la subir.

Les scans de vulnérabilités s’apaisent. Les outils d’analyse et les questionnaires d’assurance cyber signalent les paquets sans correctifs disponibles. Avec ESM, une partie de ces alertes disparaît parce que le correctif existe enfin.

Livepatch ne couvre que les vulnérabilités du noyau, et parmi elles, celles jugées de sévérité haute ou critique. Tout ce qui tourne au-dessus — la base de données, le serveur web, les bibliothèques système, vos conteneurs — se met à jour normalement, avec APT et, le cas échéant, un redémarrage de service.

Et surtout : Livepatch ne supprime pas le besoin de redémarrer. Il le décale. Les correctifs à chaud s’empilent sur un noyau qui, lui, ne change pas ; au bout d’un moment, l’état passe à kernel-upgrade-required et plus rien ne s’applique. La règle que je m’impose est simple : une fenêtre de redémarrage mensuelle, planifiée, annoncée, même quand tout va bien. Livepatch sert à ne pas redémarrer en catastrophe, pas à ne jamais redémarrer.

Sur un petit parc, répéter pro attach sur chaque serveur suffit. Au-delà, deux options :

  • intégrer l’attachement à votre outil de déploiement, en lisant le jeton depuis un coffre ;
  • inscrire les machines à Landscape, inclus dans l’abonnement, qui donne une vue de flotte et permet de déclencher les mises à jour depuis une console.

Pour retirer une machine du contrat — décommissionnement, changement d’usage — pensez à la détacher, sinon elle continue de consommer une place :

Fenêtre de terminal
sudo pro detach