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Jérémie Vitet

Cybersécurité

Sécuriser un déplacement professionnel en zone à risque : matériel, comptes et retour

Un collaborateur part en mission dans un pays soumis à un contrôle renforcé. Ce qui part, ce qui reste, comment couper les accès internes sans bloquer le travail, et la checklist de retour qu'on oublie.

Publié le
Temps de lecture
6 min de lecture
Niveau
intermédiaire
Statut
à jour
Vérification

La demande arrive toujours de la même façon, et rarement à l’avance : un collaborateur part en mission dans un pays soumis à un contrôle renforcé, et quelqu’un demande au service informatique si « on peut emporter le PC ».

La réponse n’est ni oui ni non. C’est une procédure en trois temps — avant, pendant, après — dont le principe tient en une phrase : ce qui part est du matériel qu’on accepte de perdre, et des comptes qu’on accepte de devoir réinitialiser au retour. Tout le reste découle de là.

Autant le dire tout de suite : chez moi, la première application de cette procédure s’est bien passée côté système d’information, et mal côté humain. Le collaborateur est rentré sans téléphone fonctionnel, sans avoir prévenu, et le service n’avait aucun mobile d’avance en stock — parce que « c’est cher ». La partie technique n’est jamais celle qui manque.

L’idéal est un poste de mission : une machine dédiée, réinstallée avant le départ, avec un compte utilisateur distinct, les seuls documents nécessaires et aucun accès permanent au système d’information. C’est la recommandation de toutes les doctrines publiques sur le sujet, et c’est ce qu’on applique dès qu’on a une flotte de prêt.

Dans une PME, cette flotte n’existe souvent pas. On part donc du poste habituel, en l’allégeant.

Élément Part en mission ? Condition
Ordinateur portable professionnel Oui Chiffré, allégé, sauvegardé, clé de récupération séquestrée
Téléphone professionnel Oui Verrouillé par code long, sauvegardé, applications d’entreprise limitées
Disque dur externe, clé USB Non, sauf besoin écrit Chiffré, et jamais rebranché au retour sans vérification
Accès VPN et applications internes Non Coupés pour toute la durée du séjour
Jeton matériel d’authentification Oui Avec des codes de secours conservés séparément
Documents non liés à la mission Non Déplacés hors du poste avant le départ

Le travail préparatoire tient en quatre points : chiffrer le disque, vérifier que la clé de récupération est bien séquestrée côté entreprise, sauvegarder le poste, puis retirer ce qui n’a rien à faire dans le voyage.

Couper les accès internes, sans bloquer le travail

Section intitulée « Couper les accès internes, sans bloquer le travail »

La mesure structurante est simple : tous les accès internes sont bloqués depuis le pays de destination, pendant toute la durée du séjour. VPN, partages de fichiers, prise en main à distance, applications métier hébergées en interne : rien.

Restent accessibles les services cloud déjà utilisés au quotidien : suite bureautique, messagerie, stockage en ligne. C’est suffisant pour travailler dans 90 % des missions, et ça réduit la surface exposée à ce que le fournisseur protège déjà.

La contrepartie se prépare avant le départ, et c’est elle qu’on oublie : tout ce dont le collaborateur aura besoin doit être sauvegardé localement sur le portable ou déposé dans le stockage cloud avant l’embarquement. Un plan, une nomenclature, un manuel de mise en service qui vit sur un partage interne devient inaccessible à l’atterrissage. Faites la liste avec la personne concernée, pas à sa place.

Techniquement, le blocage se pose à deux endroits, et il faut les deux :

  • côté fournisseur d’identité, par une stratégie d’accès conditionnel qui restreint la connexion aux emplacements nommés autorisés, avec une exception explicite pour les seules applications cloud permises ;
  • côté pare-feu et passerelle VPN, par un filtrage géographique sur les plages d’adresses du pays.

Traiter la sécurité des personnes comme une partie du périmètre

Section intitulée « Traiter la sécurité des personnes comme une partie du périmètre »

Ce point ne relève pas de la cybersécurité au sens strict, et c’est pourtant le service informatique qu’on vient voir. Autant l’assumer et le formaliser.

  1. Proposer un outil de géolocalisation ou d’alerte sur le téléphone du collaborateur. Proposer, pas imposer : l’installation ne se fait qu’avec son accord explicite, écrit, limité à la durée de la mission.
  2. Prévoir une alternative en cas de refus, et ne pas la présenter comme une sanction : téléphone de secours, points de contact à heures convenues, consignes spécifiques. Un refus est légitime.
  3. Inscrire le déplacement au dispositif Fil d’Ariane du ministère des Affaires étrangères, qui permet d’être contacté et localisé en cas de crise.
  4. Enregistrer dans le téléphone les coordonnées de l’ambassade ou du consulat, les numéros d’urgence locaux et le numéro d’astreinte de l’entreprise — et les imprimer sur papier, parce qu’un téléphone perdu emporte le carnet d’adresses avec lui.

Certains pays bloquent les terminaux étrangers pour imposer l’usage de cartes SIM locales. La question qui remonte alors est : « on met une SIM locale dans le téléphone de l’entreprise ? »

La réponse est non. Insérer une SIM locale, c’est faire enregistrer l’identifiant du terminal auprès d’un opérateur soumis à une réglementation qu’on ne maîtrise pas, et faire transiter les communications d’entreprise par un intermédiaire imposé. Si le besoin de joignabilité locale est réel, la seule réponse acceptable est un terminal dédié à la mission, sans compte d’entreprise, sans messagerie professionnelle, dont le numéro est diffusé aux interlocuteurs avant le départ.

C’est une décision d’administrateur système qui se prend pour des raisons géopolitiques. Elle mérite d’être écrite et validée par la direction, pas improvisée la veille du vol.

La procédure ne s’arrête pas à l’atterrissage. Elle s’arrête quand le matériel est revenu et vérifié.

Checklist de retour de mission
[ ] Inventaire du matériel rendu (portable, téléphone, jeton, câbles, supports amovibles)
[ ] Signalement immédiat de tout matériel perdu, volé, confisqué ou hors service
[ ] Poste analysé par l'EDR avant tout raccordement au réseau interne
[ ] Supports amovibles rapportés : contenu extrait sur un poste isolé, puis effacés
[ ] Mots de passe des comptes utilisés pendant la mission changés
[ ] Deuxième facteur régénéré si le téléphone a été perdu ou remplacé
[ ] Restrictions d'accès géographiques levées
[ ] Outil de géolocalisation désinstallé et arrêt confirmé au collaborateur
[ ] Débrief : ce qui a manqué, ce qui a bloqué, ce qu'on change pour la prochaine fois

C’est ce débrief qui a produit, chez nous, les deux vraies décisions du dossier. La première est une procédure de traçabilité du matériel côté ressources humaines : ce qui est remis avant un départ est consigné, et ce qui revient est pointé, ce qui évite d’apprendre trois semaines après qu’un téléphone professionnel n’existe plus. La seconde est un stock de terminaux d’avance. Un mobile qui dort dans une armoire coûte moins cher qu’une mission où l’on ne peut plus joindre personne.