Des fiches d'hygiène numérique que les utilisateurs lisent vraiment
Un gabarit de fiche courte, trois modèles complets à recopier tels quels, et la méthode de diffusion : une fiche, un geste, publiée au moment précis où l'incident vient d'arriver.
En deux mois, j’ai écrit à peu près quinze fois les mêmes réponses. Pourquoi il ne faut plus enregistrer en
.doc. Pourquoi un mot de passe ne s’envoie pas par mail. Pourquoi un fichier partagé « en modification pour
tout le monde » est une faille et pas un service rendu. Pourquoi on ne transfère pas un mail suspect.
Chaque réponse était juste. Chaque réponse est morte dans une boîte de réception, lue par une personne, jamais retrouvée. Une fiche, c’est exactement la même réponse, mais réutilisable — et surtout diffusable au bon moment, c’est-à-dire juste après l’incident, quand tout le monde comprend enfin de quoi on parle.
Ce qui fait qu’une fiche est lue
Section intitulée « Ce qui fait qu’une fiche est lue »Les grandes campagnes de sensibilisation échouent pour des raisons très prosaïques. Elles arrivent hors contexte, elles listent dix règles à la fois, et elles expliquent le comment sans jamais dire le pourquoi.
Quatre contraintes règlent le problème :
- Une fiche, un geste. Pas « les 10 règles de la sécurité ». Un comportement, une page. Si vous avez dix choses à dire, vous avez dix fiches et dix occasions de les diffuser.
- Le pourquoi avant le comment. Un utilisateur qui comprend le risque applique la consigne même dans un cas que vous n’aviez pas prévu. Un utilisateur qui a juste appris une consigne la contourne dès que la situation change d’un millimètre.
- Née d’un incident réel. La meilleure fiche est celle qu’on écrit le lendemain de l’événement, avec le cas vécu en ouverture. Un catalogue théorique ne parle à personne.
- Une page maximum. Elle doit tenir sur un écran de téléphone. Si elle déborde, c’est qu’elle traite deux sujets.
Le gabarit
Section intitulée « Le gabarit »Cinq blocs, toujours dans le même ordre. Cette régularité fait qu’au bout de trois fiches, les gens savent où regarder.
TITRE Un verbe à l'impératif, jamais un nom abstrait.LE CAS Deux lignes. Une situation réelle, anonymisée, arrivée chez nous.POURQUOI Le risque en une phrase, avec une comparaison du quotidien.CE QU'ON FAIT Trois gestes maximum, numérotés, à l'impératif.SI C'EST DÉJÀ Que faire maintenant, et qui prévenir. Sans culpabiliser.ARRIVÉFiche 1 — Ne jamais envoyer un mot de passe par mail
Section intitulée « Fiche 1 — Ne jamais envoyer un mot de passe par mail »NE JAMAIS ENVOYER UN MOT DE PASSE PAR MAIL
LE CASUn mot de passe d'accès à un outil a circulé en clair dans un fil de mail,transféré trois fois, avec quatre personnes en copie.
POURQUOIUn mail n'est pas une conversation, c'est un document. Il est archivé, il estsauvegardé, il part en copie à des gens que vous n'avez pas choisis, et ilreste lisible dix ans plus tard. Si une seule de ces boîtes est un jourcompromise, le mot de passe l'est aussi — même si vous l'avez changé depuis,parce que la plupart des gens changent un chiffre et pas le mot.
CE QU'ON FAIT1. Ouvrez le gestionnaire de mots de passe de l'entreprise.2. Créez un envoi sécurisé (fonction « Send ») : lien à usage unique, avec expiration. Le destinataire l'ouvre une fois, puis le lien meurt.3. Envoyez le lien par mail, et le mot de passe du lien par un autre canal (message, téléphone) si l'information est sensible.
SI C'EST DÉJÀ ARRIVÉChangez le mot de passe concerné maintenant, puis prévenez le serviceinformatique. Personne n'est puni : on a juste besoin de savoir quel compteregarder.Fiche 2 — Vérifier le domaine, pas le logo
Section intitulée « Fiche 2 — Vérifier le domaine, pas le logo »VÉRIFIER LE DOMAINE, PAS LE LOGO
LE CASUn mail annonce un péage impayé, avec le bon logo, la bonne mise en page etun bouton de paiement. L'adresse d'envoi est « regler-example.com ».Le vrai site est « example.com ».
POURQUOIUn logo se copie en trois secondes avec un clic droit. Un nom de domaine,non : il faut l'acheter. C'est la seule partie du message que l'expéditeurne peut pas imiter à l'identique — il ne peut que s'en approcher, enajoutant un mot, un tiret ou une lettre.
C'est comme votre banque : ce n'est pas la couleur de la carte qui prouvequ'elle est à vous, c'est le numéro.
CE QU'ON FAIT1. Regardez l'adresse complète de l'expéditeur, pas le nom affiché.2. Lisez le domaine à droite du « @ », en partant de la fin : « paiement.example.com » appartient à example.com ; « example.com.paiement.example.net » n'y appartient pas.3. Dans le doute, n'utilisez pas le lien du mail : tapez vous-même l'adresse du site que vous connaissez.
SI C'EST DÉJÀ ARRIVÉSi vous avez cliqué : ne saisissez rien, fermez l'onglet, prévenez leservice informatique. Si vous avez saisi vos identifiants : changez-lesimmédiatement et prévenez tout de suite, même un dimanche.Fiche 3 — Un mail suspect ne se transfère pas, il se capture
Section intitulée « Fiche 3 — Un mail suspect ne se transfère pas, il se capture »UN MAIL SUSPECT NE SE TRANSFÈRE PAS, IL SE CAPTURE
LE CASPour signaler un message douteux, un collègue l'a transféré au serviceinformatique. Le transfert contenait toujours le lien piégé, cliquable, etil est reparti dans une deuxième boîte.
POURQUOITransférer un mail malveillant, c'est le faire voyager. Le lien reste actif,les pièces jointes suivent, et le message franchit une deuxième fois lesfiltres. On multiplie le nombre de personnes qui peuvent cliquer, au lieu dele réduire.
CE QU'ON FAIT1. Faites une capture d'écran du message, en veillant à ce que l'adresse complète de l'expéditeur et l'objet soient visibles.2. Envoyez la capture au service informatique, avec une phrase de contexte : « reçu ce matin, je n'ai pas cliqué ».3. Ne supprimez pas le message tout de suite : il peut être utile pour l'analyse. Laissez-le où il est.
SI C'EST DÉJÀ ARRIVÉPrévenez les personnes à qui vous l'avez transféré, en leur demandant de nepas cliquer, et signalez-le au service informatique.Le stock de départ
Section intitulée « Le stock de départ »Les autres gestes qui reviennent le plus souvent, chacun bon pour une fiche du même format. Le tableau sert de file d’attente éditoriale : on en publie une quand l’occasion se présente, pas dix d’un coup.
| Geste | Le pourquoi, en une phrase |
|---|---|
Enregistrer en .docx, plus jamais en .doc |
Le format .doc date de 1997 et traîne des failles connues que le format moderne a fermées |
| Envoyer les pièces jointes en PDF | Le PDF s’ouvre partout, ne modifie rien et ne transporte pas de macro |
| Ne jamais partager un fichier « en modification pour tout le monde » | Tout le monde, c’est aussi celui qui supprimera le contenu par erreur — ou volontairement |
| Ne pas créer de compte pour signer un document | Un vrai lien de signature s’ouvre directement, avec un code par SMS ou par mail ; une demande de création de compte est un signal d’alerte |
| Un câble USB-C n’est pas l’autre | Le connecteur est un standard, le protocole ne l’est pas : certains câbles ne font que charger |
| Débrancher un dock qui ne répond plus, attendre 10 secondes, rebrancher | Le dock garde son alimentation : il faut couper le courant pour qu’il réinitialise |
| Chiffrer un disque dur externe avec BitLocker | Un disque perdu sans chiffrement, c’est une fuite de données ; avec, c’est un disque perdu |
Diffuser sans lasser
Section intitulée « Diffuser sans lasser »Trois principes de diffusion, appris à mes dépens.
Publiez au moment de l’incident, pas au calendrier. Une fiche envoyée le lendemain d’un test de phishing interne est lue ; la même fiche dans une newsletter mensuelle ne l’est pas.
Produisez systématiquement la version anglaise si votre entreprise a des collègues ou des filiales à l’étranger. Une consigne de sécurité qui n’existe que dans une langue ne s’applique que dans un pays.
Ne visez jamais quelqu’un. Le cas d’ouverture est anonymisé, la fiche parle du geste, jamais de la personne, et le bloc « si c’est déjà arrivé » existe précisément pour que signaler soit plus facile que se taire. Et quand la fiche ne suffit pas, faites la manipulation avec la personne : une capture d’écran commentée vaut souvent moins qu’une minute passée à côté d’elle.
Pour aller plus loin
Section intitulée « Pour aller plus loin »- Écrire des communications IT que les gens lisent, pour le format des annonces qui accompagnent la diffusion des fiches.
- Phishing depuis un compte fournisseur compromis, le cas réel qui alimente la fiche 2 quand le domaine, lui, est parfaitement légitime.
- Sécuriser un déplacement professionnel en zone à risque, la version longue pour les collaborateurs en mobilité.