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Jérémie Vitet

Cybersécurité

Des fiches d'hygiène numérique que les utilisateurs lisent vraiment

Un gabarit de fiche courte, trois modèles complets à recopier tels quels, et la méthode de diffusion : une fiche, un geste, publiée au moment précis où l'incident vient d'arriver.

Publié le
Temps de lecture
4 min de lecture
Niveau
débutant
Statut
à jour
Vérification

En deux mois, j’ai écrit à peu près quinze fois les mêmes réponses. Pourquoi il ne faut plus enregistrer en .doc. Pourquoi un mot de passe ne s’envoie pas par mail. Pourquoi un fichier partagé « en modification pour tout le monde » est une faille et pas un service rendu. Pourquoi on ne transfère pas un mail suspect.

Chaque réponse était juste. Chaque réponse est morte dans une boîte de réception, lue par une personne, jamais retrouvée. Une fiche, c’est exactement la même réponse, mais réutilisable — et surtout diffusable au bon moment, c’est-à-dire juste après l’incident, quand tout le monde comprend enfin de quoi on parle.

Les grandes campagnes de sensibilisation échouent pour des raisons très prosaïques. Elles arrivent hors contexte, elles listent dix règles à la fois, et elles expliquent le comment sans jamais dire le pourquoi.

Quatre contraintes règlent le problème :

  • Une fiche, un geste. Pas « les 10 règles de la sécurité ». Un comportement, une page. Si vous avez dix choses à dire, vous avez dix fiches et dix occasions de les diffuser.
  • Le pourquoi avant le comment. Un utilisateur qui comprend le risque applique la consigne même dans un cas que vous n’aviez pas prévu. Un utilisateur qui a juste appris une consigne la contourne dès que la situation change d’un millimètre.
  • Née d’un incident réel. La meilleure fiche est celle qu’on écrit le lendemain de l’événement, avec le cas vécu en ouverture. Un catalogue théorique ne parle à personne.
  • Une page maximum. Elle doit tenir sur un écran de téléphone. Si elle déborde, c’est qu’elle traite deux sujets.

Cinq blocs, toujours dans le même ordre. Cette régularité fait qu’au bout de trois fiches, les gens savent où regarder.

Gabarit d'une fiche d'hygiène numérique
TITRE Un verbe à l'impératif, jamais un nom abstrait.
LE CAS Deux lignes. Une situation réelle, anonymisée, arrivée chez nous.
POURQUOI Le risque en une phrase, avec une comparaison du quotidien.
CE QU'ON FAIT Trois gestes maximum, numérotés, à l'impératif.
SI C'EST DÉJÀ Que faire maintenant, et qui prévenir. Sans culpabiliser.
ARRIVÉ

Fiche 1 — Ne jamais envoyer un mot de passe par mail

Section intitulée « Fiche 1 — Ne jamais envoyer un mot de passe par mail »
Fiche 1
NE JAMAIS ENVOYER UN MOT DE PASSE PAR MAIL
LE CAS
Un mot de passe d'accès à un outil a circulé en clair dans un fil de mail,
transféré trois fois, avec quatre personnes en copie.
POURQUOI
Un mail n'est pas une conversation, c'est un document. Il est archivé, il est
sauvegardé, il part en copie à des gens que vous n'avez pas choisis, et il
reste lisible dix ans plus tard. Si une seule de ces boîtes est un jour
compromise, le mot de passe l'est aussi — même si vous l'avez changé depuis,
parce que la plupart des gens changent un chiffre et pas le mot.
CE QU'ON FAIT
1. Ouvrez le gestionnaire de mots de passe de l'entreprise.
2. Créez un envoi sécurisé (fonction « Send ») : lien à usage unique, avec
expiration. Le destinataire l'ouvre une fois, puis le lien meurt.
3. Envoyez le lien par mail, et le mot de passe du lien par un autre canal
(message, téléphone) si l'information est sensible.
SI C'EST DÉJÀ ARRIVÉ
Changez le mot de passe concerné maintenant, puis prévenez le service
informatique. Personne n'est puni : on a juste besoin de savoir quel compte
regarder.
Fiche 2
VÉRIFIER LE DOMAINE, PAS LE LOGO
LE CAS
Un mail annonce un péage impayé, avec le bon logo, la bonne mise en page et
un bouton de paiement. L'adresse d'envoi est « regler-example.com ».
Le vrai site est « example.com ».
POURQUOI
Un logo se copie en trois secondes avec un clic droit. Un nom de domaine,
non : il faut l'acheter. C'est la seule partie du message que l'expéditeur
ne peut pas imiter à l'identique — il ne peut que s'en approcher, en
ajoutant un mot, un tiret ou une lettre.
C'est comme votre banque : ce n'est pas la couleur de la carte qui prouve
qu'elle est à vous, c'est le numéro.
CE QU'ON FAIT
1. Regardez l'adresse complète de l'expéditeur, pas le nom affiché.
2. Lisez le domaine à droite du « @ », en partant de la fin :
« paiement.example.com » appartient à example.com ;
« example.com.paiement.example.net » n'y appartient pas.
3. Dans le doute, n'utilisez pas le lien du mail : tapez vous-même l'adresse
du site que vous connaissez.
SI C'EST DÉJÀ ARRIVÉ
Si vous avez cliqué : ne saisissez rien, fermez l'onglet, prévenez le
service informatique. Si vous avez saisi vos identifiants : changez-les
immédiatement et prévenez tout de suite, même un dimanche.

Fiche 3 — Un mail suspect ne se transfère pas, il se capture

Section intitulée « Fiche 3 — Un mail suspect ne se transfère pas, il se capture »
Fiche 3
UN MAIL SUSPECT NE SE TRANSFÈRE PAS, IL SE CAPTURE
LE CAS
Pour signaler un message douteux, un collègue l'a transféré au service
informatique. Le transfert contenait toujours le lien piégé, cliquable, et
il est reparti dans une deuxième boîte.
POURQUOI
Transférer un mail malveillant, c'est le faire voyager. Le lien reste actif,
les pièces jointes suivent, et le message franchit une deuxième fois les
filtres. On multiplie le nombre de personnes qui peuvent cliquer, au lieu de
le réduire.
CE QU'ON FAIT
1. Faites une capture d'écran du message, en veillant à ce que l'adresse
complète de l'expéditeur et l'objet soient visibles.
2. Envoyez la capture au service informatique, avec une phrase de contexte :
« reçu ce matin, je n'ai pas cliqué ».
3. Ne supprimez pas le message tout de suite : il peut être utile pour
l'analyse. Laissez-le où il est.
SI C'EST DÉJÀ ARRIVÉ
Prévenez les personnes à qui vous l'avez transféré, en leur demandant de ne
pas cliquer, et signalez-le au service informatique.

Les autres gestes qui reviennent le plus souvent, chacun bon pour une fiche du même format. Le tableau sert de file d’attente éditoriale : on en publie une quand l’occasion se présente, pas dix d’un coup.

Geste Le pourquoi, en une phrase
Enregistrer en .docx, plus jamais en .doc Le format .doc date de 1997 et traîne des failles connues que le format moderne a fermées
Envoyer les pièces jointes en PDF Le PDF s’ouvre partout, ne modifie rien et ne transporte pas de macro
Ne jamais partager un fichier « en modification pour tout le monde » Tout le monde, c’est aussi celui qui supprimera le contenu par erreur — ou volontairement
Ne pas créer de compte pour signer un document Un vrai lien de signature s’ouvre directement, avec un code par SMS ou par mail ; une demande de création de compte est un signal d’alerte
Un câble USB-C n’est pas l’autre Le connecteur est un standard, le protocole ne l’est pas : certains câbles ne font que charger
Débrancher un dock qui ne répond plus, attendre 10 secondes, rebrancher Le dock garde son alimentation : il faut couper le courant pour qu’il réinitialise
Chiffrer un disque dur externe avec BitLocker Un disque perdu sans chiffrement, c’est une fuite de données ; avec, c’est un disque perdu

Trois principes de diffusion, appris à mes dépens.

Publiez au moment de l’incident, pas au calendrier. Une fiche envoyée le lendemain d’un test de phishing interne est lue ; la même fiche dans une newsletter mensuelle ne l’est pas.

Produisez systématiquement la version anglaise si votre entreprise a des collègues ou des filiales à l’étranger. Une consigne de sécurité qui n’existe que dans une langue ne s’applique que dans un pays.

Ne visez jamais quelqu’un. Le cas d’ouverture est anonymisé, la fiche parle du geste, jamais de la personne, et le bloc « si c’est déjà arrivé » existe précisément pour que signaler soit plus facile que se taire. Et quand la fiche ne suffit pas, faites la manipulation avec la personne : une capture d’écran commentée vaut souvent moins qu’une minute passée à côté d’elle.