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Jérémie Vitet

Architecture IT

Les exigences informatiques à imposer avant d'acheter une machine industrielle

OS avec une fin de support qui couvre la vie de la machine, base de données non bridée, interface OPC UA, identités dans l'annuaire, VLAN dédié : la grille d'exigences à écrire avant le bon de commande.

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7 min de lecture
Niveau
avancé
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à jour
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Printemps 2026, une offre arrive sur mon bureau : un système de stockage et de manutention automatisé, un investissement lourd, prévu pour durer bien plus longtemps qu’un poste de travail. Le bureau d’études me demande un avis sur « la partie informatique ». Je lis les vingt pages, et je retrouve les cinq mêmes problèmes que sur toutes les offres de machines depuis dix ans.

Ce n’est pas de la mauvaise foi de la part du fournisseur. C’est une question de métier : il vend une machine, pas un système d’information. L’informatique embarquée a été figée le jour où la machine a été conçue, elle est traitée comme un accessoire, et personne chez lui n’a pour mission de savoir combien de temps un système d’exploitation reste corrigé.

Le problème, c’est que la machine, elle, va vivre des années dans votre atelier, branchée sur votre réseau. Si la DSI n’écrit pas ses exigences avant la commande, elle les paiera après — en migration non prévue, en poste isolé qu’on ne peut plus mettre à jour, ou en incident de sécurité.

Voici la grille que j’utilise, point par point, avec la formulation à mettre dans le cahier des charges.

Prérequis : ce qu’il faut obtenir du fournisseur avant de répondre

Section intitulée « Prérequis : ce qu’il faut obtenir du fournisseur avant de répondre »
  • La version exacte du système d’exploitation embarqué, édition comprise (le mot « Windows 10 » ne suffit pas).
  • Le moteur de base de données et son édition, avec les limites de cette édition.
  • Le protocole d’échange avec vos applications, et sa documentation.
  • Le schéma réseau du fournisseur : ce qu’il branche, où, et ce qu’il veut joindre depuis l’extérieur.
  • Le mode d’authentification des opérateurs.
  • La durée de vie et l’amortissement prévus pour la machine, en années.

Ce dernier point est celui qui arbitre tous les autres.

Exiger un OS dont la fin de support couvre la vie de la machine

Section intitulée « Exiger un OS dont la fin de support couvre la vie de la machine »

L’offre que j’ai lue livrait Windows 10 LTSB 2016 — fin de support 13 octobre 2026, c’est-à-dire avant la fin de la première année d’exploitation. La machine serait entrée en production avec un système déjà mort.

Le piège tient dans deux noms presque identiques. Une édition « Entreprise LTSC » et une édition « IoT Entreprise LTSC » se ressemblent, coûtent à peu près la même chose pour un fournisseur, et n’ont pas du tout le même horizon de support.

Édition Fin de support
Windows 10 Entreprise LTSC 2021 12/01/2027
Windows 10 IoT Entreprise LTSC 2021 13/01/2032
Windows 11 Entreprise LTSC 2024 09/10/2029
Windows 11 IoT Entreprise LTSC 2024 10/10/2034

Cinq ans d’écart entre deux lignes du même tableau. Sur un équipement de production, c’est la déclinaison IoT Entreprise LTSC qu’il faut demander : c’est la seule dont l’horizon est compatible avec un amortissement industriel.

Vérifier ce que la base de données « gratuite » sait faire

Section intitulée « Vérifier ce que la base de données « gratuite » sait faire »

La même offre embarquait un moteur propriétaire en édition gratuite. Ces éditions sont bridées, et les limites sont publiques. À titre indicatif, pour la génération concernée : deux threads de processeur, deux gigaoctets de mémoire, douze gigaoctets de données utilisateur, une seule base, ni cluster ni réplication. La génération précédente était limitée à un processeur, un gigaoctet de mémoire et onze gigaoctets de données.

Trois questions à poser, dans cet ordre :

  1. Quel volume de données la machine produit-elle par an ? Multipliez par la durée de vie. Si vous dépassez la limite en année sept, vous avez un problème en année sept.
  2. Que se passe-t-il quand la limite est atteinte ? Refus d’écriture, purge automatique, arrêt de la machine ? Faites écrire la réponse.
  3. Qui paie la licence le jour où il faut passer en édition payante ? Si ce n’est pas écrit, ce sera vous.

Exiger une interface normalisée plutôt qu’un protocole maison

Section intitulée « Exiger une interface normalisée plutôt qu’un protocole maison »

L’échange avec la supervision se faisait par « télégrammes » propriétaires. Ça fonctionne, jusqu’au jour où vous voulez brancher un autre outil : chaque connexion devient un développement spécifique, facturé, et dépendant d’un seul fournisseur.

Demandez OPC UA, qui est la norme du domaine. À défaut, exigez au minimum la documentation complète et versionnée du format d’échange, livrée avec la machine et non « sur demande ». Une spécification qu’on ne peut pas lire n’existe pas.

Sur l’offre analysée, les opérateurs s’authentifiaient par badge RFID, avec une base de badges interne à la machine — hors annuaire. Conséquences immédiates : aucune traçabilité nominative fiable, aucune révocation centralisée, et un départ de salarié qui laisse un badge actif dans un coin de l’atelier.

Exigez un raccordement à l’annuaire d’entreprise (LDAP ou équivalent). Si le fournisseur ne sait pas faire, exigez alors une procédure de révocation écrite, un export des badges actifs, et le nom du responsable de cette liste chez vous. Ce n’est pas une exigence de confort : c’est ce qui vous permettra de répondre à un audit.

Imposer le réseau : VLAN dédié, DMZ industrielle, pare-feu

Section intitulée « Imposer le réseau : VLAN dédié, DMZ industrielle, pare-feu »

Le réflexe du fournisseur est de brancher sa machine « à plat » sur le réseau d’entreprise, parce que c’est ce qui marche partout. C’est aussi ce qui met un système d’exploitation non corrigé au contact direct de la bureautique.

Ce qu’il faut écrire au contrat : un VLAN dédié à l’îlot machine, une DMZ industrielle pour les échanges avec le système d’information, un pare-feu entre les deux avec des flux nommés, et une télémaintenance qui passe par un accès maîtrisé de votre côté — pas par un modem posé dans l’armoire.

Domaine Exigence à écrire Preuve à demander
Système d’exploitation Édition dont la fin de support couvre la durée d’amortissement (IoT Entreprise LTSC) Nom exact de l’édition et date de fin de support
Mises à jour Qui applique, qui revalide, sous quel délai, à quel prix Procédure écrite et engagement de délai
Base de données Édition non bridée, ou limites compatibles avec le volume sur toute la vie Limites de l’édition livrée et volumétrie annuelle estimée
Débordement de licence Prise en charge du passage en édition payante Clause de prise en charge nommée
Interface applicative OPC UA, ou format documenté et versionné Spécification livrée avec la machine
Identités Authentification adossée à l’annuaire Description du mécanisme, ou procédure de révocation
Réseau VLAN dédié, DMZ industrielle, pare-feu, flux nommés Schéma réseau du fournisseur et liste des flux
Télémaintenance Accès sortant maîtrisé, tracé, coupable à volonté Description technique de l’accès distant
Antivirus / EDR Compatibilité déclarée, ou justification écrite du refus Position écrite du fournisseur
Sauvegarde Ce qui est sauvegardé, par qui, et comment on restaure Procédure de restauration testée à la réception

Ces questions ne sont pas des questions d’informaticien tatillon. Ce sont les mêmes que celles qu’on pose pour un bâtiment : quelle durée de vie, quelle maintenance, quel accès, qui répare. Personne ne trouverait normal d’acheter un bâtiment sans savoir combien de temps la toiture est garantie. Sur une machine industrielle, la question de la toiture, c’est la date de fin de support du système d’exploitation.