Jérémie Vitet

Billet d'humeur

Écrire à ses fournisseurs comme à des humains

Un incident ouvert avec une blague obtient souvent plus vite une réponse qu'un incident ouvert avec une menace. Ce que le ton d'un mail change vraiment sur le traitement d'un dossier, et où s'arrête l'exercice.

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Fin juin, un smartphone neuf, sorti de sa boîte le matin même, refuse son enrôlement dans notre gestion de flotte mobile. Jamais utilisé, jamais allumé avant ce jour-là, et pourtant la plateforme le déclare déjà connu et bloqué, avec un code d’erreur que même le moteur de recherche du support ne reconnaît pas.

J’avais deux mails possibles. Le premier commençait par « Ce dossier est bloqué depuis trois jours et nous attendons toujours une réponse ». Le second commençait par « J’espère que tout va bien de votre côté et que la chaleur reste supportable ». J’ai envoyé le second, et il s’est terminé par une histoire de faille dans le continuum espace-temps, parce que ce téléphone semblait avoir décidé de rejouer un film des années quatre-vingt.

J’ai eu un technicien au bout du fil dans la journée. Ce n’est pas un miracle, et je ne prétends pas que la blague en soit la cause unique. Mais après quinze ans à écrire à des supports, j’ai fini par arrêter de croire au hasard.

Ce que voit vraiment la personne qui ouvre votre ticket

Section intitulée « Ce que voit vraiment la personne qui ouvre votre ticket »

De l’autre côté, il n’y a pas « le fournisseur ». Il y a une personne, avec une file d’attente, qui va lire quarante messages aujourd’hui. Trente-cinq lui reprochent quelque chose. Elle traite les quarante, elle est payée pour ça, et elle fait correctement son travail.

Simplement, à charge de travail égale, elle n’a pas la même envie de vous rappeler. Et l’envie de rappeler, dans un support de niveau deux, c’est ce qui décide si votre dossier avance aujourd’hui ou vendredi.

Le ton ne remplace jamais le contenu : mon mail rigolo contenait la référence du terminal, la date de première mise sous tension, les captures d’écran de la plateforme, et ce que j’avais déjà tenté. La blague, c’est l’emballage. Ce qu’il y a dedans reste un dossier propre, et c’est justement pour ça que ça marche : un mail drôle et vide agace deux fois plus qu’un mail sec et vide.

Voici trois exemples, reconstitués et anonymisés, qui correspondent à trois moments différents d’un dossier.

À l’ouverture d’un incident. Au lieu de « Nous rencontrons un dysfonctionnement bloquant, merci de traiter en urgence » :

Bonjour, j’espère que la semaine se passe bien chez vous. Je vous écris depuis une faille du continuum espace-temps : j’ai un terminal neuf, jamais mis sous tension avant ce matin, que votre plateforme considère comme déjà enrôlé ailleurs. Ci-dessous la référence, la date de livraison, et les trois choses que j’ai déjà essayées pour ne pas vous les faire refaire.

La dernière phrase est celle qui compte. « Pour ne pas vous les faire refaire » dit à votre interlocuteur que vous respectez son temps. C’est ce qui vous sort de la pile des gens qui n’ont rien tenté.

À la relance. Au lieu de « Sans réponse de votre part sous 48 h, nous escaladerons » :

Petite relance amicale, sans majuscules ni menace : le dossier attend depuis huit jours. Si l’information qui manque est de mon côté, dites-le-moi et je vous l’envoie aujourd’hui. Si elle est du vôtre, je patiente encore, mais j’aimerais pouvoir donner une date à ma direction.

Cette formulation fait deux choses. Elle offre une porte de sortie honorable — peut-être que c’est moi qui bloque — et elle explique pourquoi vous relancez. « Je dois donner une date à ma direction » est une raison qu’un technicien comprend immédiatement, parce qu’il a la même au-dessus de lui.

À la clôture. Au lieu de rien, parce que la plupart des gens ne répondent plus une fois le problème résolu :

C’est réglé. Je vous décerne par la présente le diplôme de maîtrise du continuum espace-temps, mention très bien, valable dans toutes les dimensions. Merci sincèrement pour la réactivité, je note votre nom pour la prochaine fois.

Un remerciement nommé, c’est trente secondes d’écriture, et c’est ce qui fait qu’au dossier suivant, on vous reconnaît. Je n’ai jamais mesuré ça dans un tableau de bord, et je n’essaierai pas. Mais le jour où j’ai eu besoin d’une escalade rapide chez ce même support, je n’écrivais plus à une adresse générique : j’écrivais à quelqu’un.

Parce qu’il y a une limite nette, et je l’ai apprise en la franchissant.

L’humour fonctionne avec la personne qui vous aide. Il ne fonctionne pas dans un document contractuel, dans une demande d’audit, ni quand vous avez besoin d’un « non » écrit et argumenté pour appuyer une décision d’investissement. Ce mois-ci, j’ai posé à un constructeur une question technique sur la requalification de matériel : quatre questions fermées, une analyse technique jointe, zéro fioriture. La réponse a été un non parfaitement documenté, et ce non valait décision. Une blague dans ce mail-là aurait affaibli le document que j’allais présenter en interne.

La règle que j’applique désormais tient en une phrase : le registre léger pour les personnes, le registre strict pour les documents. Un incident, une relance, un remerciement : humain. Une exigence, un engagement, une réserve, une demande de plan de remédiation : écrit comme si un juriste allait le relire, parce que c’est parfois le cas.

Deuxième limite : l’humour ne doit jamais être aux dépens de l’interlocuteur. Se moquer de la situation, du produit, du continuum espace-temps ou de soi-même, oui. De la personne qui lit, jamais. La différence entre les deux est mince à l’écriture et énorme à la lecture, et c’est ce qui sépare un mail sympathique d’un mail condescendant.

Il y a une raison moins noble, et je l’assume : ces mails sont les seuls de ma journée que j’écris avec plaisir. Quand on tient seul un service informatique, on rédige beaucoup de procédures, beaucoup de rappels de règles, beaucoup de synthèses de réunion. Écrire un mail d’ouverture d’incident en registre parodique, c’est deux minutes de récréation qui ne coûtent rien à personne.

Et il y a la raison professionnelle, celle que je défendrais devant n’importe quelle direction : dans une PME, on n’a aucun poids commercial. On ne représente pas assez de volume pour taper du poing sur la table. La seule chose qu’on puisse construire, c’est une relation où les gens ont envie de nous répondre. Ça ne s’achète pas, ça ne se contractualise pas, et ça se perd en un seul mail méprisant.

Alors j’écris à mes fournisseurs comme j’aimerais qu’on m’écrive. Et de temps en temps, je décerne un diplôme.